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Sir Thomas Edward LAWRENCE sur le parvis de la cathédrale de Reims.
Il y a un peu moins de quarante ans, ma vie croisait au quotidien celle d'un vieux monsieur, je devrais dire un vieux Monsieur. La droiture de l'homme mérite majuscule. Il était d'un grand âge, mais aussi d'une grande dignité. Il vécut jusqu'à sa mort avec son épouse qui, mieux que lui encore, occupait de conversations ma vie d'enfant curieux de tout. Elle et lui furent de merveilleux voisins. Invariablement, il revêtait une chemise blanche. Il la portait seule dès les premiers jours du printemps, il la couvrait d'une veste et la redressait d'une cravate au cours des brefs hivers montpelliérains.

De Reims, ce rémois gardait une profonde nostalgie pleine des lumières violentes d'un Montpellier en été. Telles sont les âmes que les lieux déchirent de part en part sans jamais vouloir les ressouder. Il avait donné sa vie à l'enseignement public, mais je ne sais s'il fut affecté au Lycée Joffre dès après son agrégation d'anglais. En tout cas, avec la rigueur que j'imagine, il donna de nombreuses années à l'éducation des lycéens.

L'homme, un professeur, m'impressionnait. Pensez, il parlait l'anglais et l'écrivait ! Le fait se couplait, pour mieux m'impressionner, de quelques narrations de voyages en Angleterre qui lui donnaient, au creux de ma naïveté, la double dimension d'un navigateur et d'un aventurier… Pour autant, tant d'années après sa mort, je dois l'appeler mon ami. Comment, en effet, l'appeler autrement ? Marcel m'a raconté un jour, binette à la main, la rencontre extraordinaire faite ici, juste à deux pas de nos vies, sur le parvis de la cathédrale.

Jamais je n'ai livré le secret de la merveilleuse conversation qu'il eut avec ces jeunes de passage. Sa narration fit entrer dans ma vie "le" politique et me montra le théâtre de l'Histoire sur la scène duquel seuls quelques destins mettent un pied. Rien n'est moins sûr que cette anecdote, qui m'a tant marquée, vous intéresse.

Tout cela est tellement loin. Marcel était né à Reims à la fin du 19e siècle, il était presque du début de la 3e République. Dit comme cela on s'impressionne mais, prenez un centenaire, il est né sous le ministère d'un cabinet radical…

La conversation glissa donc un jour sur la politique ou l'Histoire, je ne sais. Ce dont je me souviens en revanche c'est la grande leçon qu'il m'administra. Que mon jeune âge m'empêchât alors de la comprendre ne vous étonnera pas. Pour autant, sertie dans une belle histoire, je pus au fil des ans entendre la leçon que portait l'anecdote. Il m'apprit alors que ceux qui ne paraissent pas sont, et que ceux qui paraissent ne sont rien. Il mit aussi ma main sur le politique, fait de matière noble, puis sur celle de la politique, dont la matière est vulgaire. Il m'ouvrit les yeux à ces vérités car, un jour, il rencontra de jeunes anglais sur le parvis.

Passant devant la cathédrale il entendit ces jeunes anglais s'exclamer. Déjà versé dans la langue, il ne put résister à l'exercice pratique. Il ne sait plus me dire combien ils étaient. Il se souvenait d'une longue conversation. Ces jeunes gens visitaient la France à bicyclette ! De mémoire, il les tenait pour être de son âge. Toutes choses propres à marquer l'esprit.

Il se souvint plus particulièrement, et en vérité nettement, de l'un deux qui était capable de décliner une conversation sur plusieurs registres. Il était celui qui avait eu l'idée de visiter, pour commencer, la Picardie, les Ardennes et la Marne. Il connaissait déjà la France qu'il avait une fois parcourue, deux ans plus tôt, du nord au sud. L'objet principal des visites était cette fois les monuments militaires qui, déjà, soulignaient le passé d'armes de Sedan, Rocroi… ; naturellement, pour les monuments dédiés au Créateur, ils visitèrent la cathédrale de Reims.

Là, à nos pieds, il rencontra et parla avec l'un des hommes les plus extraordinaires que Politique et Histoire aient jamais donné à l'humanité.

Thomas Edward LAWRENCE (TEL), dit "Lawrence d'Arabie". Il était là, son vélo basculé sur le sol. Il regardait sous toutes ses coutures de pierre la cathédrale. Il était émacié et ses traits portaient la dureté dont il était capable sinon déjà épris.

On était entre la mi-août et la mi-septembre 1910. Quelques semaines auparavant, Thomas Edward LAWRENCE (TEL) avait présenté un travail de thèse intitulé L'influence des croisades sur l'architecture militaire européenne.

Le jeune rémois eut alors fort à faire et l'on entend qu'il eut un contradicteur de qualité, probablement capable de passer de l'anglais au français. Le futur professeur d'anglais eut alors le sentiment de rencontrer un personnalité. Non pour un autre hasard. En pleine conversation, un conseiller général croisa son chemin. Assis aux abords de la cathédrale, le jeune professeur se leva par respect, cela surprit les jeunes anglais. Le jeune rémois savait pouvoir avoir besoin de ce notable envieux de titres et de pouvoir. Ce faisant, il se souvint, soixante ans plus tard, qu'il avait eu comme un pressentiment.

Il me confia qu'il s'était levé devant un individu qu'il considérait peu, sinon comme un imbécile, et qu'il s'était assis aux côtés de l'autre, sans égards particuliers, juste à terre, alors qu'une certaine grandeur l'envahissait. Personne ne se souvient de l'élu. Tout le monde connaît TEL. Quelques années plus tard, l'érudition de TEL allait l'amener à côtoyer les plus hautes autorités anglaises, européennes et les princes arabes. Il avait l'oreille de tous.

TEL alliait, en guise de savoir parfait, la connaissance des lieux et des gens, l'intuition et l'intelligence abstraite. Son parcours allait inspirer David Lynch qui signa un film sans égal ; devant un technocrate de l'armée anglaise, un général obtus, il emprunte à Démosthène pour lâcher au haut gradé "je ne sais pas jouer du luth mais je peux construire des Etats".

TEL manie les contradictions. Pour lui, la traversée du désert est gloire en soi. TEL prendra, à la tête de toutes les tribus arabes, et en traversant le désert, Akaba. Il allie alors l'art de l'analyse et l'art de la guerre, salissant le tout d'actes que d'aucuns diront être de la barbarie sur fond de gestes qui suggèrent la psychiatrie.

Néanmoins, par son parcours, TEL démontre son art de toucher à la chose d'Etat ; son échec de construction d'une grande Arabie - qui est là encore devant nos yeux - est celui d'européens qui fabriquèrent une poudrière, une zone explosive, dessinée à grands coups de traits de règles. Ces multiples frontières artificielles partagèrent le désert en Etats-nation. Avez-vous déjà fait un trait sur le sable ?

Voilà le politique. Il n'a rien à voir avec sa sœur honteuse, la politique, et ses cohortes d'élus factices. Mon ami me l'a appris. Un jour, à Reims, il a rencontré Sir LAWRENCE. Il a rencontré l'Histoire. L'histoire est tellement rare que, à votre instar à cet instant, je me surprends parfois à penser qu'elle sort seulement de mon esprit ou d'une espèce de rêve destiné à m'épargner de l'ordinaire de ma vie.

Rédigé par Hervé Causse le Dimanche 20 Janvier 2008 à 15:55

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